
Mario Schröder, un portrait
Par Rémy Fichet
Mario Schröder grandit à Finsterwalde, petite bourgade de l’ancienne Allemagne de l’Est, dans un régime qu’il n’a jamais pu comprendre ni vraiment accepter. Profitant toutefois d’un accès à la culture obligatoire pour chaque enfant, il est très tôt captivé par le monde du spectacle, et au-delà de ses sorties au théâtre municipal, il ne manque jamais de regarder les rares films muets que les chaînes de télévision officielles du régime peuvent se permettre de programmer ; pour cet enfant débordant de curiosité, c’est à chaque fois un moment d’évasion. Un artiste en particulier le fascine, par sa gestuelle, son humour triste et son sens de la mise en scène de thèmes sociaux forts : Charlie Chaplin.
Quand sa mère lui propose, dans l’espoir de gérer son hyperactivité et après avoir lu une annonce dans le journal, de se présenter au concours d’entrée de la «Palucca-Hochschule», l’une des plus grandes écoles de danse d’état en Allemagne à l’époque, pour devenir danseur de ballet, il lui demande : «Qu’est-ce que ça fait un danseur ?», ce à quoi elle répond : «Ça fait un peu comme Charlot .» Sans aucune hésitation, le petit Mario réplique que c’est ce qu’il veut apprendre et se retrouve quelques semaines plus tard dans un studio de danse à Dresde, capitale de la Saxe, devant la grande Gret Palucca, directrice de l’école et figure incontestée de la danse expressionniste allemande. Après les premiers jours dédiés aux examens d’aptitude physique viennent les examens techniques : Mario Schröder se renferme alors, expliquant à Palucca qu’il ne sait pas danser. Ayant tout de suite pressenti son potentiel, elle lui demande de simplement réagir à la musique en exprimant ce qu’il ressent : cette toute première improvisation changera le cours de sa vie.
Au bout des huit années de formation à Dresde, on demande aux élèves pour leur examen théorique final d’écrire sur un danseur ou un chorégraphe ayant marqué l’histoire de la danse. Mario Schröder choisit Charlie Chaplin. D’abord refusé par ses professeurs qui lui expliquent que Chaplin n’est pas un danseur, Gret Palucca trouve sa proposition tout à fait justifiée et intervient pour lui permettre de rendre ce travail sur l’artiste qui lui a permis de devenir danseur. L’idée de créer un jour un ballet sur l’œuvre et la vie de Chaplin commence à germer.
Une commission d’état décide alors des affectations des jeunes danseurs diplômés et Mario Schröder est envoyé au Ballet de l’Opéra de Leipzig dirigé par Dietmar Seyffert ; très vite promu soliste et considéré comme l’un des espoirs majeurs de la compagnie, il est remplacé lors des tournées à l’Ouest, de peur de voir un grand artiste s’échapper du régime. Ses demandes personnelles de visa pour donner suite à des invitations et tourner avec sa propre chorégraphie à l’étranger lui sont systématiquement refusées. De plus en plus, Mario Schröder questionne le régime et reflète son incompréhension dans ses pièces qu’il utilise comme moyen d’expression. Ses interrogations le conduisent aussi dans la rue où il fait partie, avec seulement quelques dizaines d’autres, des premiers rassemblements critiquant le régime, tous les lundis à l’église Saint-Nicolas de Leipzig. Il est plusieurs fois poursuivi par les agents de la Stasi (Staatssicherheit, la police secrète d’état), leur échappe et revient la semaine suivante, jusqu’au jour où il est agrippé par son manteau ; il se débat, réussi à s’enfuir et est pourchassé jusqu’à l’entrée des artistes de l’Opéra. Là, ses poursuivants s’arrêtent net, ils n’ont pas d’autorisation pour rentrer dans ce bâtiment officiel et ne veulent pas risquer de sanctions… Le régime est bloqué par ses propres barrières et Mario Schröder leur échappe, arrivant bouleversé dans le studio où une répétition de La Belle au bois dormant commence. Il s’offusque, ne pouvant accepter de faire comme si de rien n’était quand des gens manifestant pour leur liberté se font arrêter dans la rue. Enno Marquardt, directeur de la compagnie, prend alors une décision courageuse et interrompt la répétition, laissant à chacun le choix de rejoindre les manifestations, signe comme tant d’autres que le régime vacille. Mario Schröder redescend dans la rue. Quelques mois plus tard, le 9 octobre 1989, plus de 100 000 manifestants venus de toute l’Allemagne de l’Est se réunissent à Leipzig lors de la «Révolution pacifique», qui se déroule sans un mot, sans un bruit, encerclée par la police et l’armée attendant un ordre de tirer qui ne viendra jamais, et qui conduira à la chute du mur de Berlin un mois plus tard. Mario Schröder est parmi eux.
De ces années-là, Mario gardera une volonté d’aller toujours au-delà des limites, surtout dans son art, et une soif insatiable de découverte. Sa rencontre avec le chorégraphe Uwe Scholz, venant du Stuttgarter Ballett, de l’Ouest, qui dirige le désormais Leipziger Ballett (Ballet de Leipzig) dès 1991, un an après la réunification de l’Allemagne, et jusqu’à sa mort en 2004, est décisive dans son évolution d’artiste. Il découvre une autre façon d’exprimer des idées et des sentiments par le mouvement seul, ainsi qu’une approche de la musique tout à fait nouvelle et devient l’un des danseurs phares de ce chorégraphe d’exception, avec qui il liera une amitié forte jusqu’à sa disparition prématurée. Uwe Scholz encourage Mario Schröder dès le début dans sa volonté de créer et lui permet de poursuivre ses cours de chorégraphie à la «Ernst-Busch-Hochschule» à Berlin, à la condition qu’il assure tous ses spectacles et un minimum de répétitions à Leipzig. Quatre années durant, Mario Schröder fait des allers-retours quotidiens, motivé par sa soif d’apprendre, et sort diplômé en 1993. Il obtient en 1999 sa première direction de compagnie à Würzburg, avec une poignée de danseurs, et en 2001 à Kiel avec une compagnie de vingt-quatre danseurs. Il peut désormais donner libre-cours à sa créativité et a enfin les conditions nécessaires pour créer une première version de son ballet Chaplin.
C’est en 2010 que le destin le rappelle dans la ville qui l’a tant marqué quand le metteur en scène en chef de l’Opéra de Leipzig, Peter Konwitschny, et le directeur général Alexander von Maravić l’invitent à prendre la direction du «Leipziger Ballett» et de ses quarante danseurs. C’est pour Mario Schröder «un retour à la maison, un cycle de vie qui se boucle». Il ouvre sa toute première saison comme chorégraphe principal à Leipzig avec une nouvelle version de Chaplin le 30 octobre 2010. Une version fondamentalement repensée dans sa structure, musicalement, et allant plus loin dans le détail. Une version qui est désormais présentée par plusieurs compagnies et que Mario Schröder et Isis Calil de Albuquerque, son assistante et ancienne danseuse soliste à Kiel et à Leipzig, travaillent avec les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin pour la première en janvier 2018. Ce ballet reste pour Mario Schröder l’un des plus sentimentaux. Comme toutes ses œuvres, il le considère comme un enfant, et le fait de le donner à d’autres danseurs, dans d’autres compagnies, d’autres pays, est pour lui très touchant. C’est comme partager une partie de son histoire, de sa compagnie et de sa ville, laisser une empreinte toujours plus vaste et enrichissante.
Chorégraphe très prolifique, Mario Schröder travaille sur des genres musicaux et des thèmes très variés, mais il se rappelle toujours que Charlie Chaplin se servait de son art pour parler de thèmes sociaux graves, donner matière à réfléchir sur la société, et d’une certaine manière, Charlot est présent dans toutes ses créations.
Propos extraits d’OnR LeMag #2 paru en décembre 2017