
Épopées fondatrices et universalité
Entretien karthika naïr, librettiste
Quelle est la genèse du projet de la création mondiale d'Until the Lions? Comment est né ce projet hors du commun?
Toute cette création doit sa genèse - et son existence - à la vision et à la volonté d'une personne : Eva Kleinitz, âme visionnaire et rare, bonne fée artistique sans pareil, dont l'absence se fera sentir cruellement pendant de longues années. Nous nous sommes rencontrées il y a presque quinze ans, après son arrivée à La Monnaie, l'Opéra royal de Bruxelles, aux côtés de Peter de Caluwe en qualité de directrice de production et du planning artistique. Avant qu'elle n'ait pris la direction générale de l'Opéra national du Rhin, elle avait en tête cette idée de créer un opéra à partir d'Until the Lions, elle savait même quel personnage féminin serait central pour cette adaptation. Je viens du monde de la danse, plusieurs de mes textes et de mes livres ont fait l'objet d'adaptations mais un opéra - c'est tellement loin de mon univers ! Je n'y aurais jamais songé. D'ailleurs, avec sa clarté et sa résolution habituelles, Eva était tout aussi convaincue que je devais écrire le livret moi-même, car, soulignait-elle, c'était un livre déjà écrit en vers (en grande partie métrique) et c'est le verbe et la mélodie du verbe qu'elle tenait à mettre en lumière et qui - disait-elle - lui avaient manqué dans la version dansée qu'elle avait vu à Londres, bien qu'elle adore le style d'Akram Khan. D'où le choix d'une création lyrique. Eva souhaitait également que l'équipe de création de l'opéra reflète le même esprit de pluralité - artistique avant tout et aussi d'influences géographiques, culturelles et de genre - qu'Until the Lions, le livre, revendique.
Vous êtes l'auteure du poème Until the Lions. D'où est venue l'inspiration pour l'écriture d'un tel ouvrage?
Si un ouvrage est la somme d'expériences et d'influences imprégnées depuis fort longtemps, elle s'inscrit dans la lignée d'une tradition riche en réécritures, en interrogations et analyses de textes existants, notamment de textes fondateurs - tradition dont l'Asie jouit. L'inspiration m'est venue, d'une manière directe et immédiate, d'un autre ouvrage, réécriture extraordinaire du Mahâbhârata : Sarpa Satra d'Arun Kolatkar, le très grand poète moderniste de Mumbai - j'avais l'impression de vivre une refonte des circuits cérébraux quand je l'ai lu ! Ce dernier chamboule toutes nos préconceptions sur le Mahâbhârata en mettant en exergue les serpents dont le sacrifice et la destruction gratuite marquent le commencement et la fin des dix-huit tomes, les plus subalternes de personnages dans l'épopée. Il nous rappelle la laideur trop souvent cachée derrière de grandes déclarations de droiture et de justice.
Qu'est-ce qu'un poète au XXIe siècle?
Ce qu'il a été depuis le début : un témoin, un enquêteur tenace du dessous des surfaces, un rêveur vif et aussi un raconteur qui peut créer un univers avec les 17 syllabes d'un haïku tout autant qu'avec les 100 000 couplets du Mahâbhârata. N'oublions pas que pratiquement toutes les épopées fondatrices - que ce soit Gilgamesh ou l'Iliade - ont été écrites en vers, et étaient signées par des poètes. Je pense que le poète est aussi citoyen. Comme tout artiste d'ailleurs : nier que l'acte créateur est inéluctablement politique serait un aveuglement.
Que raconte Until the Lions?
Concrètement : le livre donne la parole à dix-neuf personnages - dont la grande majorité sont marginaux et femmes mais aussi à trois hommes, une chienne et une reine-serpente - du Mahâbhârata, une des épopées fondatrices de l'Asie du Sud et du Sud-Est. Il s'agit donc de regards divers, parfois enchevêtrés, sur cette idée reçue de guerre noble ou sacrée, et de héros altruiste. Témoins, victimes, parfois amorce de telles guerres, ces personnages nous rappellent que le paysage change selon notre propre emplacement - la guerre prend des proportions très différentes pour celui qui est en plein champ de bataille par rapport à celui qui entend livrer les chroniques de la journée dans sa cour royale, et encore plus pour celui qui le lit dans un récit épique.
Comment vous situez-vous entre l'Inde, votre pays natal, et la France, votre pays d'adoption depuis 20 ans?
Les deux me complètent : j'ai grandi dans une Inde riche de pluralisme, de syncrétisme et de laïcité - aujourd'hui gravement en danger - tout en étant pleine de contradictions et d'hiérarchies anciennes et néfastes ; j'ai découvert une France où la liberté d'expression reste un des fondements de la vie artistique, mais en même temps un pays qui a tellement de mal avec l'identité multiple, qui la craint presque sans comprendre que l'on est tous intrinsèquement composés de multitudes, jamais d'un élément unique. Les deux ont façonné à la fois mes convictions et aussi ma résistance.
Comment définiriez-vous votre langage poétique? Votre univers? Diriez- vous qu'il est féminin? Qu'il est à part?
C'est un langage dont la force motrice est le mouvement, et un univers dont l'épicentre est le corps : le corps en tant qu'espace-temps, repère et repaire autant que marqueur d'identité ; le corps dans sa fragilité et sa friabilité, sa résilience et ses trahisons. J'ai un corps de femme et un vécu de femme que je revendique, donc ces aspects entrent sans doute dans l'écriture même s'il y a des textes où je suis habitée par des êtres, animal, homme ou autre. L'altérité peut être tout aussi inspirante et nécessaire que la familiarité.
Le Mahâbhârata est-il une source? Une source d'inspiration fondamentale? Un pilier de l'enfance? De jeunesse?
Toujours. Je l'ai entendu - raconté par mes parents, grands-parents, oncles et tantes et cousins aînés - et vu (des versions de kathakali, l'ancien théâtre dansé) bien avant d'apprendre à lire. Le Mahâbhârata est omniprésent dans de vastes zones d'Asie du Sud et du Sud-Est, l'épopée se retrouve partout : dans des arts de la scène, des bandes dessinées, même dans les langues par les proverbes et des idiomatismes. En même temps, mon écriture a aussi été influencée par les légendes nordiques ou des allégories médiévales comme La Danse macabre (le premier recueil, Bearings, s'appuie beaucoup sur ces cosmogonies-ci)... à vrai dire, je suis à la fois inculte et hyper-omnivore, donc tout univers me fascine.
La danse occupe une part importante de votre existence. Quelle place pour la danse dans votre écriture? Comment lier (concrètement ou symboliquement) mouvement du corps et mouvement des mots?
Elle est, comme je dis peut-être ennuyeusement trop souvent, force motrice. Elle a été l'inspiration pour les premiers poèmes (une section entière de Bearings est en « ekphrasis », l'ancienne forme grecque où une nouvelle tentative créatrice se construit à partir d'une œuvre existante, dans la même ou dans une autre discipline), d'abord comme le socle d'un récit que je voulais raconter - il y avait dix-huit poèmes qui évoquaient zero degrees le duo extraordinaire de Sidi Larbi Cherkaoui et Akram Khan. Depuis, je m'intéresse bien plus à l'ossature d'une chorégraphie, à son écriture, et à voir ce qu'elles donnent quand la scène est transposée en une page justement, un peu l'inverse de la notation. Plusieurs voix d'Until the Lions sont en poésie concrète sauf que les formes ne sont pas toujours une photographie, elles évoquent des mouvements, des architectures cinétiques.
Écrire le livret d'une création mondiale, de l'épopée du Mahâbhârata au XXIe siècle: comment réaliser ce voyage dans le temps, quelle place laisser à ce temps, quel sens lui donner?
Les épopées fondatrices, dans mon expérience, restent intemporelles et universelles : les thématiques, les conflits, les déclics - en gros, les émotions, les situations et les motivations des personnages, leur essence même - nous parlent quel que soit l'époque ou le continent où nous nous trouvons. Car la condition humaine finalement - c'est peut-être le grand drame de notre espèce - n'a pas tant changé. C'est pourquoi on n'arrête pas d'aller voir les épopées grecques - qu'elles soient revues par Sophocle ou Anouilh ou Marvel Studios - sur les scènes et les écrans même aujourd'hui, c'est pourquoi elles restent source inépuisable d'interprétation, d'interrogation. Le seul temps qui revient à la surface - que ce soit dans le livre Until the Lions ou dans l'opéra - c'est le temps de la vie humaine et sa fugacité ; de la perte énorme et irrécupérable quand ce temps nous est volé par les diktats d'un ordre sociétal ou religieux qui écrase l'individu.
Le champ lexical de la guerre est très affirmé dans le livret (comme dans le poème). De quels combats parlez-vous, au sens propre et métaphorique du terme?
Le premier combat est celui avec et, ensuite, pour le corps. Avec les limites du corps (Amba n'a même pas le droit de réclamer la justice directement, de s'affronter à Bhishma, tant qu'elle habite son corps de femme). Avec les limites de perceptions sur le corps, des étiquettes plaquées - de femme, de « basse caste », de fils obéissant (Bhishma qui sacrifie sa virilité pour assurer que ses beaux-frères et leurs descendants prennent le pouvoir), de guerrier même - et de leurs carcans, parfois implacables, « écrits sur le corps ». Pour l'autonomie du corps, pour les désirs du corps - qui sont les désirs d'un être d'esprit - et de leur primordialité. Amba réclame la liberté d'aimer, de choisir son époux, et ensuite, après son enlèvement et le rejet par son fiancé (qui voit son corps à elle jadis tant convoité comme « sali » par le toucher d'un autre), elle réclame la liberté d'aimer ensuite quelqu'un d'autre - ce qui, pour moi, est un très grand acte féministe, et singulier, même dans l'univers de l'épopée. Elle est prête à redémarrer une vie, à offrir son corps, son amour, son soi à cet autre, à ne pas rester dans sa position de femme déshonorée ou abandonnée. Et quand cette liberté, cette vie lui est ôtée - d'une part à cause de l'obstination de Bhishma, d'autre part par les diktats de la société qui la rendent apatride - elle prend les armes. Et là, le combat englobe une destruction qui va bien au-delà de leurs deux êtres, de Bhishma et Amba : là, le duel va entraîner des milliers de morts. Nos actions ont des conséquences parfois hors de notre portée.
Propos recueillis en février 2020